Berliner Boersenzeitung - En Russie, une avocate au coeur de la machine répressive

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En Russie, une avocate au coeur de la machine répressive
En Russie, une avocate au coeur de la machine répressive / Photo: Natalia KOLESNIKOVA - AFP

En Russie, une avocate au coeur de la machine répressive

La témoin pose son texte sur le pupitre, face à la juge du tribunal moscovite, et commence à lire à voix haute: "Cet homme est un menteur, il est enclin aux machinations, il est membre d'une secte politique antirusse."

Taille du texte:

L'homme est là, à l'audience, détenu dans la cage de verre réservée aux accusés. Il écoute cette femme qui dit qu'il doit croupir en prison car il est contre l'offensive russe en Ukraine.

Son avocate, Maria Eismont, écoute d'un air incrédule. Au bout de cinq minutes, elle se lève et interrompt la déposition.

L'AFP a suivi pendant deux semaines Maria Eismont, 47 ans, spécialiste de la défense des opposants. Alors qu'une nouvelle vague de répression s'abat en Russie, elle parle de ses motivations et raconte le système de l'intérieur.

"Ce témoignage ne répond pas à la question. On écoute une leçon très étrange, une espèce de rumination, un texte qui parle de gens n'ayant rien à voir avec l'affaire", dénonce l'avocate, de sa voix aiguë et légèrement enrouée.

"Camarade avocate, ce texte dit que l'accusé, qui se présente comme une petite brebis innocente, a participé à des actions antirusses", rétorque la témoin, encouragée à poursuivre par la juge.

La déposition aux allures de réquisitoire continue dans le tribunal moscovite. La voix de la témoin, de plus en plus forte, se mêle au cliquetis du clavier du greffier.

L'accusé, Dmitri Ivanov, 23 ans, animait une chaîne d'opposition sur la messagerie Telegram dédiée aux étudiants de l'Université d'Etat de Moscou. Il a été arrêté en avril et inculpé pour "diffusion de fausses informations" sur l'armée. Il risque 10 ans de prison.

La témoin, Lioudmila Grigorieva, 62 ans, est chercheuse en physique et chimie dans cette même université, la plus prestigieuse du pays.

"Vous avez été à Marioupol ou à Boutcha?", lui demande Maria Eismont, évoquant deux villes ukrainiennes où l’armée russe est accusée d’exactions.

"Non, mais j'ai de la famille à Donetsk", capitale des séparatistes prorusses dans l'Est ukrainien, répond-elle. "Je sais ce qui se passe grâce à eux et au ministère russe de la Défense."

Maria Eismont sort de l'audience dépitée. Elle regrette que le récit de l'armée russe serve de "vérité a priori" pendant le procès, sans aucune vérification des faits.

- "Même si tout le monde s'en fout" -

Quelques jours plus tôt, Maria Eismont était à la Boutyrka, une prison de Moscou. Elle venait y voir l'un de ses clients les plus connus, l'opposant Ilia Iachine, arrêté en juin pour avoir dénoncé l'attaque en Ukraine.

"Toute notre vie est changée, il y a une guerre horrible, on pleure, on est démoralisés, on voit cette tragédie chaque jour. Mais du point de vue du fonctionnement de ce système, il n'y a pas de changement", raconte Maria Eismont dans un excellent français qu'elle a appris à l'époque soviétique.

"Cela fait déjà longtemps", dit-elle, qu'il est "impossible" de prouver son innocence en Russie. Soudain, l'avocate s'interrompt. "Regardez qui voilà." Derrière elle, les parents d'Ilia Iachine viennent rendre visite à leur fils en prison.

Le pouvoir tente d'isoler au maximum les opposants emprisonnés et limite toujours plus l'accès du public aux procès. A coups de requêtes officielles, Maria Eismont bataille pour maintenir un semblant de transparence, tout en soutenant les familles.

"Elle est comme une thérapeute", dit Valéri Iachine, 62 ans, le papa de l'opposant. "Elle a apaisé nos émotions, autant que possible." Son fils encourt 10 ans de prison.

Avocate depuis 2018 après une carrière dans le journalisme, Maria Eismont a déjà défendu de nombreux critiques du président russe Vladimir Poutine, notamment l'ONG Mémorial, pilier de la défense des droits humains et co-lauréate du prix Nobel de la Paix.

Mi-octobre, on la retrouve en train de siroter un verre de vin dans un restaurant, près de son appartement dans le centre de Moscou. Depuis le début du conflit, l'avocate, qui a trois enfants, dit avoir accueilli chez elle plus de 70 réfugiés ukrainiens en transit.

Elle ne songe pas à quitter le pays, contrairement aux milliers de Russes qui fuient la répression et la mobilisation militaire. "J'ai des gens à aider ici."

Maria Eismont remporte très rarement ses procès. Mais elle s'en fiche. "Je ne joue pas au casino."

Elle raconte l'histoire d'un homme qui, pendant des années, avait entretenu la piste d'un vieil aérodrome dans un village du Grand Nord. Jusqu'au jour où, en 2010, un avion de ligne en perdition a pu y atterrir en urgence. Sans cet homme, la piste n'aurait pas été utilisable et les passagers seraient sûrement morts.

"Il faut toujours être prêt. Il faut continuer à exiger le respect des droits et de la loi. Même si tout le monde s'en fout", dit Maria Eismont. Elle en est sûre, cela servira "le jour où la justice reviendra en Russie".

(Y.Berger--BBZ)